Compliqué versus complexe …
Il est utile de commencer par revenir sur la notion de complexité en séparant deux concepts qui sont souvent mélangés dans les esprits, à savoir le compliqué et le complexe.
Un problème est compliqué dès qu’il est difficile à résoudre, mais en restant appréhendable et modélisable au sein d’un champ disciplinaire. On peut ainsi raisonnablement penser qu’il existe des outils – même s’ils sont difficiles à mettre en oeuvre – pour le résoudre. Il y a de fait en général le plus souvent à la fois un cadre conceptuel traditionnel qui nous donne des méthodes & des pratiques pour faire face à notre problème compliqué et des experts qui sont capables de l’appréhender efficacement.
Les problèmes complexes sont de nature différente. Ces derniers sont d’abord caractérisés par le fait que leur résolution est justement trop « compliquée » pour être du seul ressort d’une discipline unique et nécessite donc une approche inter-disciplinaire. Ils font en effet toujours intervenir de nombreux composants couplés et de paramètres interdépendants qui sont typiquement portés par plusieurs expertises disciplinaires.
Pour analyser le fonctionnement d’un système complexe, il faut cependant bien entendu réussir à comprendre le comportement du système, pris dans sa globalité. Comme celui-ci résulte des interactions entre l’ensemble des variables « hétérogènes » en jeu, on voit donc bien que l’étude des phénomènes complexes passe par une intégration cohérente de toutes les connaissances « locales » qui contribuent à la compréhension « globale » du système.
Passer du local au global
On pourra noter à ce propos que les disciplines classiques ont en général été conçues pour résoudre des problèmes « locaux » spécifiques et qu’elles deviennent souvent inefficaces dès qu’elles doivent faire face à de la complexité « globale ». Il existe ainsi par exemple des théories adaptées pour modéliser et décrire des phénomènes extrêmement compliqués, comme la turbulence. Celles-ci échouent cependant dès qu’elles doivent s’attaquer à des phénomènes plus globaux, comme la circulation atmosphérique dont la théorie de la turbulence n’est plus que l’une des briques d’explication, où l’on doit être capable d’intégrer de nombreux modèles décrivant chacun - à une échelle spatiale et temporelle donnée – une des parties du problème d’ensemble.
Ces problématiques se retrouvent – mutatis mutandis – dans le contexte des systèmes industriels où l’on doit « penser » globalement un produit intégré que l’on va de fait fabriquer en interfaçant de très nombreux morceaux de base homogènes. Les disciplines scientifiques et techniques variées (matériaux, mécanique, thermique, contrôle, traitement du signal, informatique, télécommunications, etc.) qui prennent en charge chacune des briques d’un système global sont bien entendu dans l’incapacité de prendre en compte de manière transversale le système dans sa globalité. L’exemple du système automobile est caractéristique de cette situation : intégrer un véhicule nécessite de faire coopérer harmonieusement une multitude de champs disciplinaires tant technologiques que métiers qui n’ont rien à voir les uns avec les autres : marketing, mécanique, design, matériaux, informatique, thermique, chimie, ergonomie, industrialisation, électronique, contrôle, traitement du signal, etc.
Architecture et complexité
La maîtrise d’un système complexe passe aussi par la capacité à éviter les comportements systémiques émergents nuisibles, comme par exemple l’effet domino, i.e. l’impact global sur un système – pouvant aller jusqu’à son effondrement – provoqué par une perturbation locale qui se propage de composant en composant à travers tout le système.
Ces phénomènes qui peuvent être observés dans bien des contextes (accidents d’avion ou de métro, blacks out électriques, crises financières internationales, etc.) s’interprètent typiquement comme le résultat d’une « mauvaise architecture » d’un système car elle sont directement la conséquence d’interfaces permissives existant entre les différents composants d’un système. On voit donc ici l’importance de la dimension architecturale des systèmes complexes : une architecture robuste est de fait un élément clef pour qu’un système complexe résiste efficacement aux agressions externes.






